Amrabed

La croix dans la symbolique Berbère

Texte d’Edward Westermarck sur la symbolique magique de la croix dans les tatouages berbères pour conjurer le mauvais œil.

On emploie aussi comme charme contre le mauvais œil une croix dont les lignes se coupent à angles droits, mais qui ne porte aucun signe à leur point d’intersession : voir la figure que j’eus l’occasion de voir moi-même, peinte au henné sur la tête d’un lévrier au Maroc. Si les femmes ont le monopole des croix tatouées sur le visage, la croix tatouée sur le bout du nez est commune aux deux sexes, l’un et l’autre considérant que la partie la plus proéminente du corps et tout indiquée pour un charme et que ce moyen de défense bénéfice de sa position avancée. Un Berbère des mes amis le conta que le tatouage qui décorait son nez d’une croix avait eu lieu dans son enfance, parce que deux de ses frères étaient morts peu avant qu’il vînt au monde. On rencontre, d’autre part, des gens, tant hommes que femmes, qui ont une croix tatouée sur l’index de leur main droite, mais il paraît que cet usage est en abomination à Dieu : aussi estime-t-on que de pareils individus ne devraient pas être autorisés à prêcher dans les mosquées, qu’un animal tué par leurs mains fait une nourriture funeste aux vrais croyants, et qu’après leur mort la croix subira une éclipse au paradis. La rigueur de ce jugement s’explique, semble-t-il, par le fait que la croix est un symbole chrétien. Quelques écrivains persistent à soutenir que son emploi comme charme par les Berbères de l’Afrique du nord est une survivance des temps où le christianisme se répandit chez eux. Mais la croix est bien plus vielle que le christianisme ; et parmi les marques de tatouages que présentent les Lybiens figurés sur d’anciens monuments égyptiens, ou relève des motifs cruciformes. J’ai entendu émettre l’hypothèse que la croix, en tant que charme, avait pour objet d’attirer le premier regard du mauvais œil, qui est toujours considéré comme le plus dangereux ; mais il se pourrait qu’une idée plus profonde eût contribué au choix de ce charme et que là fût aussi la raison pour laquelle les cinq [khamsa] sont si fréquemment arrangés en forme de croix : la croix aurais mission de disperser aux quatre vents l’énergie funeste émanant de l’œil, laquelle serait ainsi empêchée de nuire aux personnes ou aux objets visés par le regard [telle est bien l’idée attachée à la croix, en tant que charme, par les habitants du Pendjab]. Il y a, au demeurant, bien des peuples chez qui les croix, y compris les carrefours ou croisement de routes, passent pour disperser telle ou telle influence malique. [En Kabylie, les carrefours sont considérés comme hantés, on les considère souvent comme des portes de l’invisible, du monde des morts, et bien souvent des tumulus sont érigés aux croisements des chemins]

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Westermarck, Edward. Survivance païennes dans la civilisation Mahométane. Paris : Payot, 1935. PP. 44-46.

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