Amrabed

L’origine des Berbères selon Ibn Khaldoun

Sachez que toutes les hypothèses [des auteurs arabes sur l’origine des berbères] sont erronées et bien éloignées de la vérité. Prenons d’abord celle qui représente les Berbères comme enfants d’Abraham, et nous en reconnaîtrons l’absurdité en nous rappelant qu’il n’y avait entre David (qui tua Goliath, contemporain des Berbères), et Isaac, fils d’Abraham, et frère de Yaksan, le prétendu père des Berbères, qu’à peu près dix générations, ainsi que nous l’avons dit dans la première partie de cet ouvrage. Or, on ne saurait guère supposer que, dans cet espace de temps, les Berbères eussent pu se multiplier au point qu’on le dit. L’opinion qui les représente comme les enfants de Goliath ou Amalécites, et qui les fait émigrer de la Syrie, soit de bon gré soit de force, est tellement insoutenable qu’elle mérite d’être rangée au nombre des fables.

Une nation comme celle des Berbères, formée d’une foule de peuples et remplissant une partie considérable de la terre, n’a pas pu y être transportée d’un autre endroit, et surtout d’une région très bornée. Depuis une longue suite de siècles avant l’islamisme1, les Berbères ont été connus comme habitants du pays et des régions qui leur appartiennent de nos jours, et ils s’y distinguent encore aux marques spécifiques qui les ont toujours fait reconnaître. Mais pourquoi nous arrêter aux sornettes que l’on a ainsi au sujet des origines berbères ? Il nous faudrait donc subir la nécessité d’en faire autant chaque fois que nous aurions à traiter d’une race ou d’un peuple quelconque, soit arabe, soit étranger ? L’on a dit qu’Iifricos2 transporta les Berbères (en Afrique) ; puis celui-ci raconte qu’il les trouva déjà dans ce pays, et qu’étant étonné de leur nombre et de leur langage barbare, il s’écria : « Quel berbera est la votre ! » Comment aura-t-il donc pu les y transporter ? si l’on suppose qu’ils y avaient déjà été transportés par Abraha-Dou-l-Menar, ainsi que quelques-uns l’on dit, on peut à cela répondre qu’il n’y avait pas entre ce prince et Ifricos assez de générations pour que ce peuple eût pu se multiplier au point d’exciter l’étonnement de celui-ci.

Quant à l’hypothèse de ceux qui les prennent pour des Himyarites de la famille de Nôman, ou pour des Modarites3 de la famille de Qaïs-Ibn-Ghaïlan, elle est insoutenable, et a déjà été réduite à néant par le chef des généalogistes et savants, Abu Mohammed Ibn Hazm, qui a consigné dans son Djemhara4 l’observation suivante : « Quelques peuplades berbères veulent faire croire qu’elle viennent du Yémen et qu’elles descendent de Himyar, d’autres se disent descendues de Berr, fils de Qaïs, mais la fausseté de ces prétentions est fors de doute : le fait que Qaïs ayant eu un fils nommé Berr est absolument inconnu de tous les généalogistes ; et les Himyarites n’eurent jamais d’autre voie pour se rendre en Maghreb que les récits mensongers des historiens yéménites » Passons à l’opinion d’Ibn Qotaïba. Cet auteur les déclare enfants de Goliath, et il ajoute que celui-ci était fils de Qaïs-Ibn-Ghaïlan : bévue énorme ! En effet, Qaïs [fils de] Ghaïlan descendait de Mâdd ; lequel était contemporain de Nabuchodonosor, comme nous l’avons constaté ailleurs, et avait été emporté en Syrie par le prophète Jérémie auquel la volonté divine avait révélé l’ordre de le sauver des fureurs de ce conquérant qui venait de subjuguer les Arabes. Ce Nabuchodonosor est le même qui détruisit le temple de Jérusalem bâti par David et Salomon, environ quatre cent cinquante ans auparavant. Donc Mâdd a dû être postérieur à David d’environ ce nombre d’années ; comment, alors, son fils Qaïs aurait-il pu être le père de Goliath, contemporain de David ? Cela est d’une absurdité si frappante que je le regarde comme un trait de négligence et d’inattention de la part d’Ibn Qotaïba.

Maintenant, le fait réel, fait que nous dispense de toute hypothèse, est ceci : les Berbères sont les enfants de Canaan, fils de Cham, fils de Noé, ainsi que nous l’avons déjà énoncé en traitant des grandes divisions de l’espèce humaine. Leur aïeul se nommait Mazîgh ; leurs frères étaient les Gergéséens5 (Agrîkech) ; les Philistins, enfants de Casluhim6, fils de Misraïm, fils de Cham, étaient leurs parents. Le roi, chez eux, portait le titre de Goliath7 (Djalout). Il y eut en Syrie, entre les Philistins et les Israélites des guerres rapportées par l’histoire, et pendant lesquelles les descendants de Canaan et les Gergéséens5 soutinrent les Philistins contre les enfants d’Israël. Cette dernière circonstance aura probablement induit en erreur la personne qui représenta Goliath comme Berbère, tandis qu’il faisait partie des Philistins, parents des Berbères. On ne doit admettre aucune autre opinion que la nôtre ; elle est la seule qui soit vraie et de laquelle on ne peut s’écarter.

Notes

  1. Islamisme ici désigne la religion musulmane, au même titre que judaïsme et christianisme, et ne renvoie pas à une doctrine politique. ↩︎
  2. Orthographié Ifrikos dans la littérature contemporaine. ↩︎
  3. Tribu du nord de l’Arabie. ↩︎
  4. IBN ḤAZM al‑ZĪHRĪ al‑ḤOSAYNĪ, Abū Muḥammad ʿAlī ibn Aḥmad. Djamharat al‑ansab, généalogies des tribus arabes [manuscrit numérisé]. Sur Gallica, Bibliothèque nationale de France. [en ligne]. Disponible à l’adresse : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b10030895k/f6.image (consulté le 11 juin 2025) ↩︎
  5. Selon la Bible : Anciens peuples de la terre de Chanaan, et descendants de Gergéséus, cinquième fils de Chanaan (Genèse 10.16 ; 1 Chroniques 1.13). ↩︎
  6. Les Casluhim étaient, selon le livre de la Genèse (Genèse 10:14) et les livres des Chroniques (1 Chroniques 1:12), des descendants de Mizraim (Égypte), fils de Cham. De ces Casluhim seraient issus les Philistins. ↩︎
  7. Sans doute une référence au terme agellid, qui désigne dans les langues berbères le roi, le souverain, ou Dieu, et dont une variante se prononce ajellid ↩︎
  8. Selon la Bible : Anciens peuples de la terre de Chanaan, et descendants de Gergéséus, cinquième fils de Chanaan (Genèse 10.16 ; 1 Chroniques 1.13). ↩︎

Source

IBN KHALDOUN. Histoire des Berbères et des dynasties musulmanes de l’Afrique septentrionale. Traduit de l’arabe par William MacGuckin de Slane. 3e éd. Tome 1. Paris : Librairie orientaliste Paul Geuthner, 1978, p. 182-184.

2 réflexions sur “L’origine des Berbères selon Ibn Khaldoun”

    1. Très bien alors où à vécu ce Cham, qui sont ses descendants, comment s’appelle la population à laquelle il appartient ? Quel est son happlogroupe ? D’ailleurs la Bible elle même ne parle pas des Berbères

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