Voici un poème de El Hadj Mohammed El Bachir des Aït Bouyahia, tribu des Aït Douala, confédération des Aït Aïssi, qui relate les combat de mai à juillet 1857 qui ont conduit à la conquête de la Grande Kabylie.
- Ṣṣlat ɣef-k a Nnbi, ad k-nenṣeḥ
- S lqul ajdid yemsawan
- A bab n lewǧeh imelleḥ
- Ifeṭṭel-ik Bab Igenwan
- Wanes-iyi deg yiḍ n ṛṛwaḥ
- La nekk la kra da yellan
- Bénédiction sur toi Prophète, nous te restons fidèles
- Dans ce nouveau chant harmonieux
- Prophète au beau visage
- Que le Maître des cieux te comble de faveurs
- Assiste-moi dans la nuit du trépas
- Moi et tous ceux ici présents
- D lqeṣṣa ad tt-bduɣ s nnṣeḥ
- Ɣef wass n lεid ameẓẓyan
- D afṛansis mi i d-iserreḥ
- Yeɣleb aẓerẓur yeqwan
- S At Yiraten ad inaḍeḥ
- Lekmanda d maṛican
- D lmedfeɛ yebda asrireḥ
- D rrṣaṣ am lehwa yeqwan
- J’entamerai mon épopée avec fidélité
- Le jour du petit aïd
- A l’arrivée des Français
- Aussi nombreux que les vols d’étourneaux
- Pour attaquer les Aït Iraten
- Le chef des opérations est un maréchal
- Le canon commence à mugir
- Les balles pleuvent comme une pluie d’orage
- Ay fell-aɣ ɣaben ṣṣellaḥ
- Ben Aεrab bab n lbeṛhan
- Staxrent-id imeqsaḥ
- Anida i s-beddlen amkan
- Lɣella yeğğa-tt teḍreḥ
- Ay iẓri-w idammen fnan
- D mkul wa tasa-s tejreḥ
- Ɣef tedyant yid-neɣ yeḍran
- Les saints se sont-ils démis
- Cheikh Ben Arab le valeureux
- Est exilé par des barbares1
- On ne sait où ils l’ont déposé
- Les chrétiens abattirent les arbres fruitiers
- De mes yeux coulent des larmes de sang
- Chacun est atteint dans ses entrailles
- Au récit de ce qui nous est arrivé
- D ayirat tura imeḥ
- Uɣen tiẓegwa yeḍɣan
- I iṛuḥen di lerbaḥ
- D zzit amzun d lwidan
- Seg Wat Ḥag sliɣ yenğeḥ
- Din wenεen-as d ihedman
- Les Aït Iraten vaincus et chassés
- Sont dispersés dans une forêt dense
- Que de biens détruits
- L’huile coulait comme des rivières
- Les Aït Hag ont défait l’ennemi
- Lui faisant essuyer de lourdes pertes2
- Ɣef Ibehlal d ageswaḥ
- Yewwi lxalat d ṣṣebyan
- Kra iḥuza din yeṛtaḥ
- A Ṛebbi sebbeṛ imawlan
- Pour les Ibehlal ce fut un drame
- Il a pris femmes et enfants en otages
- Ceux qui furent là se reposent dans la tombe
- Seigneur apporte la constance aux parents
- At Mangellat d ṛṛğal lemlaḥ
- Si zik nutni d imawlan
- Mi ffɣen ad yugut nnḍeḥ
- Deg Yicerriḍen i msebdan
- Ass-n’ fell-as d ageswaḥ
- Gezmen-t amzun d iqerman
- Les Aït Menguellet sont des hommes résolus
- De tous temps ils ont été les maîtres de la guerre
- Quand ils se risquent le combat devient coriace
- A Icheriden ils se firent connaître5
- Pour l’ennemi ce fut un désastre
- Il a été brisé en menu morceaux
- D Amlikec mi i d-iserreḥ
- Ɣewwsen-d amzun d lbizan
- Mkul wa ansi i d-israreḥ
- S ujenwi yakk d uṭaɣan
- Ṛwan deg uṛumi adebbeḥ
- Gedha-s tarrawt n lɣerban
- Les Aït Mellikech belliqueux survinrent
- Ils attaquèrent comme des faucons
- Poussant chacun des cris de guerre
- Au sabre et au yatagan
- Que de Français ils égorgèrent
- Gloire aux enfants des braves
- Ha-t-a iṣubb-d s At Fṛeḥ
- Yuɣ-d abrid d isaffen
- Iṛuḥ deg zzhu d umerreḥ
- Ssi Mḥemmed Sɣir i ihudden
- Isexxeṭ-it di tteffaḥ
- D lejnanat ucbiḥen
- L’ennemi descend vers les Aït Frah
- Il progresse en colonnes
- Il avance gaiement
- Détruisant le mausolée de Sidi Mohamed-Seghir6
- Dévastant son verger de pommiers
- Et ses jardins féeriques
- Weyyak a lεebd aḥili
- Di laxeṛt ad tizemmen
- Yeddez-aɣ amzun d afexsi
- Nzan yakk igellilen
- Mkul wa iwenneɛ-as tilwi
- Ay yewwi deg yidrimen
- Mkul wa yebren-as tiyersi
- Yezla-ten amzun d iɣiden
- Ô homme corrompu
- Dans l’autre vie tu paieras tes méfaits
- L’ennemi nous pila comme des glands
- Appauvris et corvéables à merci
- Tant ils nous a dépouillés
- Que d’argent il a emporté
- Tout le monde est pris à la gorge
- Ils les égorgèrent comme des chevreaux
- Amalah ay At Yanni
- At lbaṛud iteqqsen
- Yekcem-iten bḥal ulli
- Maṛican d ifesyanen
- Mkull lḥara din teɣli
- Ɣaḍen-iyi lebnyan nsen
- Tiḥuna d tiferni
- Am tiggad n Yiziriyen
- Malheureux Aït Yenni
- Nation à la poudre brûlante
- Ils entrèrent chez eux comme dans un troupeau de brebis
- Le maréchal et ses officiers
- Chacune des maisons est dévastée
- Je déplore leurs belles habitations
- Leurs boutiques assorties
- Égalent celles d’Alger
- Lğameε n Tewrirt Yeɣli
- Win bnan Iteṛkiyen
- Yerna s zzin d lεali
- Yerra-tt irkel d idɣaɣen
- Iwata leḥzen a ṛasi
- D sseddatt ihudd-iten
- La mosquée de Taourirt-Mimoun est tombée7
- Elle qu’avaient bâtie les Turcs
- Elle l’emportait en beauté et en hauteur
- L’ennemi en a fait un amas de pierres
- Prends le deuil, ô ma tête
- Ils ont détruit les tombeaux de saints
- D abrid n Lǧemɛa i yewwi
- Yefreq arkel d isaffen
- Lbaṛud fell-as ur yelli
- Amalah ay Igawawen
- Taqbaylit tura teɣli
- Bran i uzzal nsen
- Les voilà sur le chemin du Djemaa8
- Avançant partout en colonnes
- À son approche les armes restent muettes
- Infortunés Zouaoua (Igawawen)
- L’honneur kabyle est mort
- Ils ont abandonné leurs armes
- Ha-t-a iḍall-d di Tizi
- S lɛesker d lqumman
- Yerna s lkid iḥili
- Yeɣleb-aɣ s zznad yeqqwan
- D Faḍma n Sumer i yewwi
- Ay iẓri-w idammen fnan
- L’ennemi franchit le col9
- Avec infanterie et goums10
- Il nous a vaincus par la ruse
- et par ses nombreuses munitions
- Fatma n’Soumer est sa prisonnière
- Que mes yeux pleurent du sang !
- Aql-aɣ di leɣben ar yiri
- Irgazen at nnif kfan
- Ay d-yegran ala ulli
- Aggad ifent tsednan
- Fkan Faḍma i uṛumi
- Ay iẓri-w idammen fnan
- Asqif-nni deg tettɣimi
- Iwata ad yeḥzen kan
- Ass mi jeddi-s d lqawi
- D zziyaṛ si kul mkan
- Dinna ay zellun ulli
- Si zik nitni d imawlan
- Nous voilà accablés jusqu’au cou
- Les hommes vertueux n’y sont plus
- Ce qui reste n’est qu’un troupeau de brebis
- Les femmes valent mieux qu’eux
- Ils ont livré Fadhma au Français11
- Mes yeux pleurez des larmes de sang
- Le vestibule où elle se tenait
- Devrait prendre à jamais le deuil
- Tant que son aïeul était puissant
- Les visiteurs abondaient de partout
- On y immolait là des brebis
- Ils étaient les maîtres de l’hospitalité
- Ay Agellid mulani
- A win ixelqen igenwan
- Dɛeɣ-k-id s Lǧilali
- D kra ɣef tnezleḍ Leqran
- Ɣafeṛ-aɣ irkel ǧamili
- La nekk la kra da yellan
- Ô souverain, mon maître
- Toi qui a créé les cieux
- Je t’implore au nom du Djilali
- Et ceux pour qui tu as revélé le Coran
- Pardonne à nous tous ensemble
- A moi et à tout ce qui est ici présent
Notes
- Il s’agit du chef des Aït Iraten, Si Seddik ou Arab, exilé sur l’île de Sainte Marguerite. ↩︎
- Les habitants de Aït Hag, de la tribu des Irdjen (confédération des Aït Iraten), ont fait subir le 24 mai 1857 de lourdes pertes au général Renault : 33 hommes tués et 159 blessés. ↩︎
- Il s’agit de Larbâa Nath Iraten. ↩︎
- C’est à Ichraâiwen qu’est né le poète Si Mohand ou Mhand. Les habitants dépossédés de leurs maisons et de leurs terres se sont installés à Tizi Rached où ils reconstruisirent leur village. L’ancien village était localisé sur l’ancien emplacement de l’actuelle Larbâ Nath Iraten.. ↩︎
- Icheriden appartient à la tribu des Aït Aggouacha (confédération des Aït Iraten), il est situé à quelques 6 km au sud-est de l’actuel Larbâa n Ath Iraten. C’est là que fut livré, le 24 juin 1857, le combat qui décida de la soumission de la Kabylie. L’armée française compta 44 morts et 327 blessés. ↩︎
- Le tombeau de Sidi Mohamed-Seghir, issu des Aït Yenni, est érigé sur une petite colline dans la vallée de Takhoukht, sur un territoire neutre entre les Aït Ougdal (confédération des Aït Sedka), les Aït Mahmoud (confédération des) Aït Aïssi, Aït Iraten et les Aït Yenni. Dépersonnalisé et sans parti pris dans ce no man’s land, il n’appartient à aucune de ces tribus et, par conséquent, n’est défendu par personne, hormis les marabouts, neutres, issus de cet ancêtre mythique. Le général Yusuf y campa au cours de sa marche vers les Aït Yenni. ↩︎
- La mosquée de Taourirt Mimoun, comme celles d’Aït Larbaa et d’Aït Lahcène, chez les Aït Yenni, ont été construites au début du XVIIe par des artisans venus d’Alger. Elles faisaient l’admiration de tout le pays kabyle. Celle d’Aït Lahcène a été canonnée le 26 juin 1857, il ne reste plus que le vestibule, Asqif n lbeṛğ ; à Aït Larbaa seule une arcade est demeurée. La mosquée de Taourirt Mimoun, au centre du village, y a en réalité échappé. Elle a été classée en 1970 monument historique. ↩︎
- Il s’agit de El Djemaa n’Aït Hamsi, le marché hebdomadaire des Akbil, qui se trouve sur un terrain neutre entre les Aït Attaf, les Akbil et les Aït Menguellet, près de El Had Yattafen (au centre de la confédération des Aït Menguellet) ↩︎
- Le terme Tizi (col) désigne ici Tizi El Djemaa, à la limite des Aït Bou Youcef (confédération des Aït Menguellet). ↩︎
- Un goum est une section de contingent militaire recruté en Afrique du Nord durant la colonisation. Il est à l’origine du terme kabyle agumi (goumier) qui désigne un traitre ↩︎
- il s’agit de Lalla Fatma n’Soumer. ↩︎
Bibliographie
- HANOTEAU, Adolphe (publ. éd.). Poésies populaires de la Kabylie du Jurjura [en ligne]. Paris : Imprimerie nationale, [vers 1893?], p. 135–147. Disponible à l’adresse : https://books.google.dz/books?id=gf8CAAAAMAAJ (consulté le 11 juillet 2025).
- SAYAD, Ali.Le pays, la mer et la femme dans la poésie kabyle de l’exil (première partie) [en ligne]. In : Études et Documents Berbères, n° 34, [année non précisée], p. 125-??. DOI : 10.3917/edb.034.0125. Disponible à : https://shs.cairn.info/article/EDB_034_0125 (consulté le 12 juillet 2025).
